" DEEPER est définitivement le mot. Il y a 2 semaines, Jeremy JONES est arrivé à Bruson (Suisse) avec son filmer, Chris, pour filmer le dernier segment de leur saison.
Le but de leur mission était un peu flou, rider des pics, ne pas utiliser d’hélicoptère, dormir dans les montagnes…
" DEEPER est définitivement le mot. Il y a 2 semaines, Jeremy JONES est arrivé à Bruson (Suisse) avec son filmer, Chris, pour filmer le dernier segment de leur saison.
Le
but de leur mission était un peu flou, rider des pics, ne pas utiliser
d’hélicoptère, dormir dans les montagnes… Comme je suis arrivé samedi
matin avec ma fille des Pyrénées, je ne savais pas à quoi m’attendre
pour ce trip. Le temps était incertain pour les prochains jours et
après avoir discuté de la situation, il semblait que toutes les options
évidentes allaient nous faire passer une nuit dans un refuge… Pas moyen
d’avoir cette première fenêtre météo la matinée suivante. Nous avons
alors décidé d’aller escalader à « la Fully » un gros bloc situé face à
un de nos projets, « L’Aiguille de la Mone ». Cette face parait énorme
mais totalement faisable en matière de conditions. À 17h, comme alors
qu’on prenait le chemin de la maison, nous l’observons une fois de
plus, et décidons qu’il n’y a pas moyen de rester à rien faire et de
louper cette courte mais bonne fenêtre météo. Nous allons y aller, et
dans le pire des cas, nous n’arriverons pas au sommet… ce n’est pas la
fin du monde… au moins, nous allons commencer à faire des choses.
Trois
heures plus tard, après diner suisse bien riche en calories, nous
quittons notre voiture avec tout notre matos… Nous sommes tout excités
par cette mission… Il est 22h, et nous avons 9 heures devant nous pour
arriver au sommet du run à 7h du matin. Je ne vais pas mentionner que
nous nous sommes perdus autour de la voiture plus d’une heure jusqu’à
ce que l’on trouve le bon itinéraire, mais nous l’avons finalement
trouvé… C’est incroyable de voir combien le temps passe vite lorsque tu
grimpes de nuit. Notre rythme est bon et après 6 heures d’ascension, le
soleil commence à donner ses premières couleurs à l’horizon. Nous
sommes finalement arrivés à la base de notre face, c’est juste
gigantesque !
Des énormes glaciers nous entourent, nous continuons à grimper,
et à aller au dessus des rimayes et des crevasses pour atteindre le
gros champ de poudreuse en surplomb…Nous avons été enchantés par ce
levé de soleil qui nous a coloré de toutes les extraordinaires couleurs
d’un arc en ciel.
Nous arrivons au sommet un peu plus tard que
prévu, à environ 8h. Jeremy découvre alors ce que les Alpes peuvent
offrir en termes de ride bien pentu à cette période de l’année. Nous
sommes entourés par le plus incroyable panorama. Le bassin
d’Argentière, Triolet, Mont Dolent, Aiguille Verte… et « l’Aiguille de
la Mone » sous nos pieds…
Le ride est juste incroyable ! À cette
période de l’année, les conditions météo deviennent plus faciles à
lire, mettent en confiance, et permettent vraiment d’apprécier en toute
sécurité ce genre des passages exposés. Ca sent bon… La mission N°1 est
accomplie, le trip commence directement avec une aventure épique… Quand
nous arrivons à la voiture à 10h, et que les nuages commencent à
couvrir la face, nous nous sentons vraiment reconnaissants que la
montagne ne se soit pas fermée sur nous…
Commence ensuite une
période de deux jours de mauvais temps, deux jours de repos à partir de
cette grande première ... et tout cela avec un grand sourire sur nos
visages.
Notre prochaine mission se situe sur le coté italien du
Mont Blanc. Le couloir Benedetti sur l’Aiguille Blanche de Peuterey.
Cette ligne a été ridée une fois en 1977 par Mr Benedetti en
personne, et n’a jamais été ridée par un autre depuis… C’est assez rare
d’avoir une ligne de ce type, pentue, impressionnante et évidente qui
n’a pratiquement jamais été ridé dans les environs de Chamonix… Nous
sommes sur le point de découvrir pourquoi…
Le premier jour pour
rejoindre le refuge est déjà une mission en elle-même… De la pointe
Helbronner, au-dessus de Courmayeur, on a deux bonnes heures d’approche
en split boards à travers le glacier pour atteindre la Combe Maudite et
ce grand nombre de «petits» couloirs au dessous de la fameuse
crête de Kufner, l'un d'entre eux donnant accès à notre refuge, la
Bivouac de la Fourche. Au pied du couloir, Jeremy, Fanfan et moi-même
traversons la rimaye et commençons à grimper dans le raide quand nous
entendons ce bruit surprenant. Ça nous a pris quelques secondes pour
réaliser que Chris venait juste de disparaitre dans une crevasse…La
réalité de la haute montagne nous frappe et nous ramène à la réalité.
Heureusement, Chris est sauf, plus de peur que de mal… On vient de se
faire rappeler que les règles ne doivent pas être oubliées ici. Heureux
et tous motivés, nous avons commencé à monter sans toute l’attention
nécessaire, et tout de suite (et heureusement sans conséquences…), nous
avons pris cette énorme claque dans la gueule ! C'est juste le début.
Il semble que ce domaine est vraiment sauvage et exigeant, surtout à
cette période de l'année.
C’est incroyable la force ave laquelle
on a reçu fort ces signes, qui nous ont rappelé qu’il n’y a
aucun moyen de se détendre jusqu’à ce que nous ayons les pieds dans le
télécabine…Entre les énormes séracs suspendus, dalles, rimayes, chutes
de pierres, crevasses, corniches .... Il y a eu des messages dans tous
les sens ! Nous avons dû être de 100% de nos moyens et super attentifs
à ce que nous faisions, ainsi qu’à l'environnement qui nous entourait.
Nous
avons fini par arriver à ce refuge, et son ambiance mystique. C'est une
petite boîte accrochée à un rocher qui est censé être en mesure de
loger 12 personnes couchées… 8 personnes étant déjà presque trop, mais
de toute façon nous n'avons pas eu la « chance » de tester cette
limite… A 3 heures, quand nous sommes sortis pour notre première
tentative, ça a été vraiment cool de commencer la journée (de nuit)
dans le noir avec le snowboard sur le dos, les crampons et les piolets
...
En bout de corde, nous atterrissons dans un couloir de glace
de 45 degrés. Très intéressant de rider la dedans au milieu de la nuit…
Le terme de dérapage me semble plus approprié quand à la technique
utilisée.
Après avoir traversé le grand glacier Brenva et tous
les glaciers suspendus, nous nous sommes rapidement rendu compte que de
moins en moins d'étoiles brillaient, et que peu à peu, les nuages se
sont invités et restaient bloqués sur le Mont-Blanc au-dessus de nous.
Au moment où le soleil devait se lever, ces quelques nuages sont
devenus une tempête de neige .... Faire marche arrière était la seule
option !
Les prochains jours ne devraient pas être bons, et y retourner dans le mauvais temps n'était pas une option.
Le
chemin du retour est une mission aussi ! Entre mixte de raide, descente
d’un couloir glacée, et passage sur des glaciers exposés ... C'est
seulement un bon cinq heures plus tard que nous arrivons à la hutte
Turino, prêt pour notre descente vers la vallée. Après trois jours
là-haut, cette face est vraiment un objectif important pour nous !
Nous
l’avons étudié sous tous les angles possibles, nous connaissons tous
les accès, le timing, les conditions… Tout ce que nous avons à faire
est de le faire au bon moment et avec les bonnes conditions ! Jeremy et
moi nous sentons confiant sur le ride de cette face, toute la mission
devenait de moins en moins mystérieuse et totalement faisable. Après ce
mauvais temps, nous avons dû faire face à un temps chaud au Sud… Nous
devions remettre à plus tard ce gros projet…
Nous avons choisi une
période de deux jours pour nous lever tôt et rider quelques petites
lignes dans la Comble Maudite. Dès que nous avons pu chausser les
boards, le domaine de la Tour Ronde est plus ou moins devenu notre
zone. Le premier run est une face de 300 mètres assez ouverte avec
l’habituelle rimaye sur le fond. Au sommet, nous avons grimpé nos
premiers blocs de glace bleue.
C’est bon d’être dans des runs à
taille plus humaine, et certainement le bon chemin pour ressentir cette
atmosphère, et s’habituer à rider dans le coin …
Jeremy et moi
commençons à être bien connectés en montagne, et nous avons le temps de
rallier le couloir de Gervasutti, sur la face Ouest de la Tour Ronde,
juste après cela…
450 mètres d'un beau et long couloir
rectiligne. Au moment où nous atteignons le sommet, la neige commence à
tomber, mais la visibilité dans le couloir est encore bonne ... C'est
parti pour le run! Notre premier run ensemble avec une neige très
douce, très agréable ...
Le lendemain, nous visons la face Nord
de la Tour Ronde. Jeremy n'est pas vraiment confiant, mais nous
partageons l’idée qu’il faut commencer la randonnée et voir en route si
ça nous semble jouable ou si les conditions commencent à être
critiques. La partie médiane de la face est une section raide de glace
bleue nécessitant des broches à glaces, et de l’escalade avec pose de
relais.
Jeremy est réellement heureux de découvrir toutes ces
nouvelles techniques d'escalade alpine mixtes, et lorsque nous nous
retrouvons au sommet pour chausser les boards, il semble plus à l'aise
face à cette descente. Après quelques heures, l'ensemble de l'ascension
s’est déroulée en douceur, et c'est appréciable d'être au sommet du run
et de savoir exactement ce que vous allez trouver durant votre
descente… Certainement quelque chose que nous n'avons pas quand nous
nous ridons ces grandes faces avec l’aide d’un hélicoptère…
À ce
moment, le couple d’italien dépassé sur la section la plus raide est
toujours sur la glace au dessus de nous, pendu, au milieu de la face.
Ça me fait penser à Chamonix les weekends, lorsqu’on peut voir les
sommets très chargées avec toutes ces équipes encordées, arrivant dans
toutes les directions ...
Après quelques échanges et après avoir
été en mesure d'obtenir des informations par l'équipe du film que ces
gars-là sont bien protégées sur le relais, je peux avancer et atteindre
ces deux Italiens, qui ont finalement (après discussion et aide) décidé
de faire demi-tour, et de ne pas aller à l'encontre de ce monstre champ
de neige, au milieu de l’une des après-midi les plus chaudes du mois...
Il était bien difficile de comprendre comment des gars aussi perdus pouvaient être aussi têtus…
5
heures pour arriver à la moitié de la face et le désir de continuer, à
midi, le jour le plus chaud .... Ils n'étaient pas contents que je leur
demande de rebrousser chemin, mais je suis content de les en avoir
persuadé ...
Revenons à nos moutons, La Tour Ronde est debout
dans notre dos maintenant. C’était excellent de faire cette mission !
Le couloir Benedetti semble être le prochain objectif.
Ces deux jours ont été certainement plus faciles et nous ont préparé pour rider du gros…
C’était
certainement une bonne chose pour nous deux de procéder de cette façon,
lentement mais sûrement. Il semble assez évident pour nous que, dès que
nous prenons nos boards, nous n'avons absolument aucun problème à nous
sentir à l’aise dans ces pistes raides, même si les conditions ne sont
pas parfaites. La combinaison d’un bon appui sur la carre frontside et
des deux piolets à glace est permet de se sentir confiant. C'était une
option de ne pas utiliser de corde à la descente et de faire un
straight sur le morceau de glace, mais l’épisode avec les italiens et
le fait de ne pas vouloir se rajouter un challenge nous a fait choisir
une option moins engagée.
Cette face Nord est bien
impressionnante quand tu la regardes de face, mais c’est toujours plus
facile de descendre en toute sécurité là que d’engager les
méchantes lignes de film, avec des grands jumps à mach 3 et des tonnes
de pow…
Aussi stupide que cela puisse paraître, c'est une bonne
chose de le sentir, c’est super important de connaître tes possibilités
quand tu arrives dans du raide…
Avec du recul sur ces deux
derniers jours, il semble que cela soit vraiment bon d’avoir intégré
tout cela dans ce processus pour revenir à la Blanche de Peuterey, et
que le temps passé jusqu’ici sera super bénéfique et nous aura beaucoup
apporté…
Quelques jours plus tard, le front froid est au
rendez-vous après une tempête très généreuse. Il semble que la fenêtre
météo tant attendue pointe le bout de son nez… Nous répétons l'ensemble
du processus pour arriver à la cabane. L'ensemble de l'équipe de
tournage est très bien composé et entièrement indépendante pour shooter
le run durant le prochain jour, tôt le matin. Même chose, une heure
plus tard, cette fois en raison des conditions froides. A 4 heures, le
ciel est moins nuageux et tout semble être au rendez vous pour
atteindre notre objectif.
Lorsque nous commençons à 7h à monter
la dernière montée face, nous nous rendons compte que les 50 km / h de
vent du nord qui souffle sur notre visage va s'intensifier tout au long
de la journée et que la neige ne pourra pas se ramollir. Il a moins
neigé que ce que nous pensions et cette vieille neige ne se dégèlera
aujourd’hui. Jeremy et moi voyons toujours la descente possible. Le
snowboard est un excellent outil dans le raide, en particulier avec des
piolets, mais à ce moment, il n'existe aucun moyen de se séparer de
l'équipe. La retour est super « craignos » sur le glacier, et nous
devrons obligatoirement rester les trois ensemble (avec fanfan notre
guide) jusqu’à atteindre la terre ferme.
L'ambiance entre nous
devient étrange à ce point. Tout paraissait bien se passer, lorsque fan
fan a émit des doutes sur l’évolution des conditions … C’est très dur
de prendre une décision mais après un petit moment, nous avons choisi
une option plus tranquille et le col de Peuterey est devenu le plan B.
Beaucoup moins intéressant, la neige est de couleur brune de mais il
semble qu’en une petite heure, nous serons capable d’atteindre le
sommet et prêt à rider. La sortie de cette zone est très exposée et il
semble que cette option plus facile devient la seule option
raisonnable. Tout parait propre mais durant notre ascension j’ai été
touché au bras par une pierre, et nous avons tous les trois évité de
justesse une coulée qui se dirigeait sur nous. À ce moment-là, il est
déjà 11 heures du matin, et il devient évident que nous devons renoncer
et rentrer à la maison.
Trop de signes jouent contre nous
et depuis que nous avons changé notre objectif, c’est sûr, la
motivation n’est plus la même qu’avant.
Le retour est de loin le passage le plus radical que j’ai fait jusqu’à présent sur un glacier truffé de pièges en tout genre.
Jusqu'à
ce que nous ayons traversé ces deux portions pleine de blocs , nous ne
savions pas vraiment si nous allions être en mesure de le faire. Après
avoir traversé cet immense champ de mines sérac, nous arrivons à
avancer ... descendre ...s’encorder ensemble tout le long et au-dessous
de ces pentes exposées, pour atteindre le bas de l'un des plus
impressionnants glaciers de l'ensemble de la zone… Tout une aventure…
Quand
nous sommes sortis de la partie glacée, la première chose qui nous est
venu à l’esprit est bien entendu un peu de regret. Si près du but…
C’est
difficile de dire NON lorsqu’on est engagé à ce point, en particulier,
lorsque tu sens que l'ensemble de la chose est possible et qu’il n’y a
pas de véritables signes évident pour te faire faire demi-tour. Il est
évident que nous aurions pu le faire, mais il apparaît aussi clairement
que dans une perspective à long terme, nous voulions avoir pour une
ligne aussi grandiose les meilleures conditions possibles avant de la
rider, et que l'ensemble de l'équipe devait être prête à s'engager
pleinement dans celle-ci.
Vous pouvez toujours y aller et le
tenter, mais à la fin de la journée, Jeremy et moi nous sentons bien
... Nous ne l'avons pas forcé. Nous avons essayé très fort, mais sans
aller dans l’excès...
Et aussi banal que cela puisse paraître,
nous sommes descendu en un seul morceau, en sachant que cette jolie
dame serait encore là à l'avenir, et que nous serions toujours là pour
y aller en la connaissant d’autant mieux... Deux heures plus tard,
alors que nous avions appelé Anselme Baud, pour partager un moment et
réaliser une interview sur sa longue expérience en matière de
ski, nous apprenons que l’une de mes très bonnes amies, et une
des meilleures snowboardeuses au monde, Karine Ruby venait juste de
décéder après une chute de 20 mètres dans une crevasse, après ses deux
clients, à côté de la Tour Ronde.
J’arrive pas à y croire, elle,
encordée sur ce glacier complètement inoffensif, a disparu si
soudainement, alors qu’au même moment, nous avons traversé l'un des
pires endroits de la région. Il y a certainement un message, mais en
même temps, nous ne savons pas quoi penser… Tant de beauté, et tant de
cruauté en même temps. Cet endroit est sérieusement sauvage, et même si
nous avons fait un des meilleurs voyages de nos vies, c'est juste
impossible d’être confronté à une telle réalité. C’est l'été ... le
temps de nous laisser digérer cette horrible mais très importantes
leçons… "
Plus d'infos: www.xavierdelerue.com







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